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L’inquisition des temps modernes

Par  Kamel Abderrahmani

La liberté d’expression est mourante dans le monde musulman. Nul ne peut s’exprimer librement si ce qu’il pense sort du cadre de la pensée unique et majoritaire. Lorsqu’il s’agit de la religion, la pression se multiplie, s’accentue et le débat est quasiment impossible. Autrement dit, museler la voix de la pensée critique à l’égard de la religion est une action qui relève du « djihad judiciaire ». C’est-à-dire, c’est le fait d’ester en justice une personne dont les dires, les rires et les opinions démasquent, critiquent et démystifient la nature violente des adeptes d’une religion qui se veut malgré tout religion de paix, et qui vise à museler, à réduire au silence, et à faire taire les critiques.

Pour ce faire, le « djihad judiciaire » fonctionne sous des mécanismes différents lorsqu’il est fait en Occident ou dans les pays ayant l’islam comme religion d’État. C’est-à-dire sa façon de se faire dépend de l’espace géographique et de la nature des systèmes politiques. Par exemple en Occident, on se cache derrière des collectifs – généralement officine des frères musulmans – visant à combattre le racisme ou « l’islamophobie », alors que des intellectuels sont poursuivis en justice, juste parce qu’ils considèrent l’islam à travers leurs écrits comme une religion dangereuse !

Dans les pays musulmans, le « djihad judiciaire » vise des intellectuels, des chercheurs voire des islamologues qui osent poser un regard critique sur la religion, faire des lectures critiques de l’islam et interprètent les textes religieux différemment de la version officielle et dominante. Ils sont souvent poursuivis pour «outrage à l’islam et au prophète» ou « atteinte aux percepts de l’islam et de semer la discorde au sein de la société ». Autrement dit, comment peut-on réformer cette religion si on matraque, on poursuit et on interdit la liberté de pensée et d’expression ? Comment prétendre être contre le terrorisme islamiste et en même temps promulguer des lois liberticides ? Comment peut-on révolutionner l’islam si l’intellectuel est muselé, contraint de réfléchir sous une idéologie et sous la menace judiciaire ?

Parmi les intellectuels qui sont souvent visés, l’islamologue le plus controversé en Algérie dans les cinq dernières années est Saïd Djebelkhir. Après plusieurs menaces de mort reçues sur sa page Facebook et malgré les plaintes déposées contre « les djihadistes électroniques », l’État algérien est resté inerte ; les plaintes sont classées sans suite. Cette fois-ci, et pour une nouvelle fois, c’est lui qui fait l’objet d’une plainte après une polémique autour de la célébration de l’année berbère « Yennayer » considérée comme fête païenne et illicite selon le Mufti Salafiste Mohamed Ali Ferkous.

Ce gourou salafiste via ladite fatwa voulait que « Yennayar » soit bannie des coutumes et traditions algériennes. Cette fatwa n’est pas si différente de celle émise par le Wahhabisme en Arabie Saoudite qui considère comme hérétique toute fête en dehors les deux fêtes sunnites : L’Aid El Fitr et l’AId Al Adheha y compris la fête de la naissance du prophète.

Suite à cette dérive salafiste – qui consiste quelque part à classer les Algériens selon leur religion – et devant le silence du ministre des Affaires religieuses, l’islamologue Saïd Djebelkhir a pris position et via sa page Facebook a affirmé que cette fête n’a aucune connotation religieuse pour l’interdire au nom de l’islam et que ce dernier est composé de certaines pratiques païennes comme le pèlerinage et le sacrifice du mouton de l’Aïd.

Les propos soutenus par Saïd Djebelkhir sont bien argumentés et solides et c’est ainsi qu’il s’est attiré les foudres du ministre des Affaires religieuses, qui dans une déclaration lors d’une conférence sur l’unité nationale dans le patrimoine berbère avait demandé en faisant allusion à l’islamologue Saïd Djebelkhir de « barrer la route à ceux qui profitent de la pluralité culturelle algérienne pour semer la discorde dans la société ». Une question s’impose ici, qui veut vraiment diviser les Algériens ? Celui qui défend leur pluralité ou celui qui veut les classer selon leur religion ?

De leur part, la coordination des imams, des députés d’obédience islamiste ainsi que certains islamistes ont demandé à ce qu’il soit jugé pour « atteinte aux préceptes de l’islam et de semer la discorde au sein de la société algérienne ». Ces menaces ont été traduites sur le terrain par une plainte déposée auprès du tribunal de Sidi M’hamed à Alger par un sinistre professeur à l’université Djilali Liabes de Sidi Bel Abbès et appuyée par l’article 144 bis 02 du Code pénal – Code liberticide qui dévoile le caractère hybride du régime algérien mélangeant la dictature et la religion – où il accuse l’islamologue de « délit de moquerie à l’égard des sciences de la religion et des rites islamiques, et celui de porter atteinte au prophète Mohamed », c’est-à-dire le blasphème ! Afin de concrétiser sa démarche, le plaignant, réellement financé par l’hydre islamiste a mobilisé de son côté trois avocats.

Saïd Djebelkhir de son côté est doublement rassuré. Ce qu’il disait n’est pas un fruit du hasard, mais des années de recherche et de travail dans le domaine. Ses positions sont toutes justifiées par des textes religieux dont les savants sunnites tentent de cacher des musulmans. Autrement dit, Saïd Djebelkhir en tant qu’Islamologue constitue un danger sur la pensée obscurantiste dont se servent les islamistes pour maintenir la société sous leur contrôle et leur domination.

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