Analyse politiqueFranceIranLes Frères musulmansMonde

BOUALEM DJOUHRI, un imam éclairé qui s’est fait lyncher par la horde islamiste

Kamel ABDERRAHMANI

Paris le 10/05/20

La mort d’Idir, monument de la chanson kabyle,  défenseur de l’identité berbère à travers le monde et interprète du célèbre « A Vava Inouva » a touché énormément de monde, que ce soit sur la scène artistique et culturelle. Dès l’annonce de sa mort, les hommages se comptent par milliers. Sur Twitter, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a fait part de son “immense tristesse”. “Avec sa disparition, l’Algérie perd un de ses monuments”, écrit-il. Parmi tous les beaux hommages, il y a celui de Boualem Djouhri, enseignant universitaire, imam et directeur des affaires religieuses de Bejaia[1]. En effet, dans une vidéo publiée sur sa page Facebook, Boualem Djouhri a repris une des chansons d’Idir et dans laquelle il a admirablement interprété “A mimi”, un des titres de l’artiste, décédé ce 02/05/2020.

Boualem Djouhri est un imam qui s’est distingué toujours par sa tolérance, son humanisme et son attachement à la culture berbère à travers ses livres, dans lesquels il aborde des questions liées à l’identité Amazigh et kabyle, à la langue, à la poésie, à la littérature et aux chants berbères. Autrement dit, C’est un imam qui défendait les valeurs humaines universelles à travers ses discours et ses prêches. Par exemple, lors d’un colloque organisé en janvier 2018 au Canada, et qui a coïncidé avec la commémoration de l’attentat meurtrier, perpétré le 27 janvier 2017 contre la Grande Mosquée de Québec, l’imam Djouhri s’est spécialement distingué par son intervention sur « les différences et la cohabitation interreligieuse. »

Les intégristes qui se sont attaqués à cet imam sur les réseaux sociaux sont partis un peu loin en usant d’un vocabulaire virulent et vulgaire, en demandant à ce qu’il soit limogé de son poste qu’il occupe depuis octobre 2016. Parmi les chefs de cette horde islamiste, Abdelkader Dehbi, un islamiste adepte du Front islamique de Salut, sur sa page Facebook a écrit : «Quand l’exercice d’une fonction publique se conjugue avec la connerie assumée sans complexes…Ce “crétin” qui pleure en dialecte kabyle son idole, “l’apostat” Idir… est censé être le Directeur des Affaires Religieuses de Bejaïa !…». Rien d’étonnant, ils sont capables d’aller plus loin. Ces obscurantistes et ces prêcheurs de haine se rendent-ils compte qu’ils sont moins instruits que lui pour vouloir lui donner des leçons sur l’islam ?

Certainement, rendre hommage à un artiste musulman, pour eux n’est pas un interdit sacré « haram », mais le fait que le défunt chanteur ait critiqué et refusé l’idée que l’islam soit la religion d’Etat est considéré comme une position blasphématoire pour eux, donc un renégat, un apostat. Et Le fait qu’un imam de la trempe de Boualem Djouhri, très connu dans le milieu religieux en Algérie rend hommage de la sorte à un monument du combat amazigh les rend furieux. Autrement dit, pour les islamistes, ledit Imam a fait passer son amazighité avant son islamité, car, au-delà du « haram » ou du « hallal », il y a surtout cette haine envers tout ce qui est Amazigh. Cependant, pour Boualem Djouhri, l’amoureux de la poésie, de l’art et de la culture berbère, les choses sont vues autrement : “Je suis très fier de mon Algérianité, de ma religion, mais aussi de mes origines berbères. Personne ne peut me dénier mes droits identitaires”, avait déclaré au journal francophone algérien « Liberté ».

Devant toutes ses attaques et insultes à l’égard d’un imam universitaire réputé pour ses prêches ouverts et non-violents, des personnalités politiques, universitaires, culturelles, religieuses, associatifs et des blogueurs ont porté leur soutien à Boualem Djouhri et ont exprimé ouvertement et avec force leur solidarité avec lui.

Donc face à cette compagne haineuse, est ce que la justice algérienne va réagir ? Surtout que  le gouvernement vient de faire adopter la nouvelle loi contre la discrimination et le discours de haine ? Jusqu’à quand le pouvoir reste passif devant ce phénomène très répandu en Algérie, celui d’atteinte aux libertés individuelles ?


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Wilaya_de_B%C3%A9ja%C3%AFa

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button