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La guerre russo-ukrainienne et l’entrecroisement des relations entre le Qatar et la Russie

Depuis le début de la crise ukrainienne, les États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) se sont retrouvés sous le feu des projecteurs internationaux. Le rôle important que ces États jouent sur le marché international des hydrocarbures, leur importance géopolitique et leur puissance économique ont contribué à accroitre l’intérêt que le monde porte à leurs réponses au conflit. Il est clair que le “l’instant ukrainien” pourrait s’avérer décisif pour l’avenir des relations entre la Russie et le CCG, et l’impact probable de la guerre sur les relations Russie-Qatar présente un intérêt particulier.

En donnant la priorité à ses intérêts nationaux et en maintenant des relations étroites avec le bloc occidental, le Qatar a peut-être manifesté sa position de la façon la plus explicite en condamnant les actions russes et en offrant des gestes de soutien à l’Ukraine. Le jour de l’invasion, le président ukrainien Zelensky a déclaré dans un tweet : “Je poursuis les négociations avec les dirigeants [du Qatar]… [L’Ukraine a] reçu le soutien de l’émir du Qatar.”  Le Forum de Doha organisé par le Qatar les 26 et 27 mars incluait des représentants de l’Ukraine et des pays occidentaux, mais aucun représentant important de la Russie. Le président Zelensky s’est adressé au forum aux côtés de l’émir du Qatar, le Cheikh Tamim, et du président de l’Assemblée générale des Nations unies, Abdulla Shahid. Emine Dzhaparova, première vice-ministre ukrainienne des affaires étrangères, a participé à plusieurs panels, comme le groupe “Crise en Ukraine : Un moment décisif pour la sécurité européenne”. Les autres membres du panel – Pavel Jablonski, sous-secrétaire d’État polonais, Patrick Turner, secrétaire général adjoint de l’OTAN pour la politique et les plans de défense, et Karin von Hippel, directrice générale du groupe de réflexion RUSI basé au Royaume-Uni, représentaient diverses puissances et organisations occidentales. Les responsables russes n’ont pas été invités à participer. Cette démonstration plutôt évidente de soutien à la cause ukrainienne à un moment aussi sensible peut s’avérer dangereuse pour les relations bilatérales entre Doha et Moscou à court et moyen terme. En effet, deux scénarios sont possibles : soit le fossé entre le Qatar et la Russie se creuse et les relations se dégradent, soit le pragmatisme et les intérêts communs des deux parties préservent les liens face à des vents contraires importants.

Le premier scénario : Des relations dégradées

Une rupture des relations entre le Qatar et la Russie est désormais possible en raison de la concurrence économique émergente entre les deux États. En effet, le Qatar est devenu l’une des meilleures options de l’Europe pour se passer du gaz naturel russe. L’Allemagne, la France, la Belgique et l’Italie ont toutes entamé des discussions avec le Qatar pour acheter du gaz naturel liquéfié (GNL) à long terme. L’Allemagne a déjà convenu d’un partenariat énergétique à long terme avec le Qatar, bien que la complexité de la négociation des flux énergétiques doive être prise en compte pour juger du potentiel d’un tel arrangement. Dans une récente interview, le Dr Nikolay Kozhanov, professeur associé et chercheur au Gulf Studies Center de l’université du Qatar, a expliqué :

“À court terme, les pays du CCG qui peuvent théoriquement jouer un rôle important dans la diversification des sources d’approvisionnement européennes ne seront probablement pas en mesure d’augmenter de manière significative les exportations de leurs hydrocarbures vers l’UE. Toutefois, la tendance à une présence croissante du Moyen-Orient sur le marché européen du pétrole et du gaz s’est installée, et d’ici cinq à sept ans, elle pourrait entraîner une diminution de la part russe sur le marché régional.”

En ce sens, si Doha a déjà démontré sa volonté de venir en aide aux pays occidentaux au cours des six derniers mois, des limites physiques à la capacité du Qatar d’augmenter les volumes d’exportation subsistent. Ces obstacles continueront d’entraver les efforts de l’Europe pour se passer du gaz russe. D’autres défis, tels que l’exigence de Moscou que les États européens paient le gaz russe en roubles, exercent une pression immense sur les États occidentaux. La manière dont l’Europe réagira à ces évolutions demeure incertaine. Il reste également à voir comment les sanctions occidentales sur les exportations d’hydrocarbures russes auront un impact sur le système financier international. Ces dernières semaines, la Russie a cherché des moyens de contourner le système financier dominé par le dollar, dont la possibilité d’utiliser le renminbi chinois pour vendre son gaz et son pétrole à l’étranger. Le Qatar, qui cherche à développer son profil d’exportation de GNL et à maintenir le système actuel d’échange de pétrole, pourrait considérer les actions de la Russie comme contraires à ses intérêts à long terme.

Le conflit ukrainien n’est cependant pas seulement une question énergétique. La coopération à long terme en matière de sécurité entre le Qatar et les États-Unis a poussé l’émirat à s’aligner plus étroitement sur Washington ces dernières années. Pour la même raison, Doha s’est éloigné de Moscou. La force actuelle des relations entre les États-Unis et le Qatar repose sur les liens développés sous l’ère du cheikh Hamad, ainsi que sur les préoccupations sécuritaires primordiales du Qatar en tant que petit État. La centralité de la base aérienne d’Al Udeid pour les déploiements américains dans la région, la reconnaissance par Washington du Qatar en tant qu'”allié majeur non-membre de l’OTAN” et les efforts de médiation en cours du Qatar – comme la liaison entre les États-Unis et les Talibans en Afghanistan – illustrent tous la profondeur des liens entre les États-Unis et le Qatar et la nature symbiotique de cette relation.

La crise ukrainienne pourrait contraindre le Qatar à se rapprocher davantage des États-Unis, Ce comportement serait très inhabituel, étant donné que Moscou ne constitue pas une menace majeure pour la sécurité de Doha et reste un acteur tangentiel dans la région du Golfe. Malgré cela, les États du système international ont fini par reconnaître le potentiel agressif de la Russie et la capacité de Moscou d’utiliser la force pour servir ses intérêts. Compte tenu de cette évolution, les relations entre Moscou et le Qatar pourraient se dégrader à court ou moyen terme, ce qui rapprocherait Doha de l’Occident. En retour, cela pourrait modifier les calculs stratégiques des voisins du Qatar. Bien que les rapports entre Doha et plusieurs monarchies du Golfe se soient récemment améliorés, de nombreux États membres du CCG restent méfiants à l’égard de Doha. Le rapprochement continu du Qatar et des États-Unis ouvre la porte aux voisins du Qatar (tels que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis), qui ont jusqu’à présent fait preuve d’une neutralité marquée vis-à-vis de la guerre Russie-Ukraine, pour développer des relations avec d’autres États des deux côtés du conflit.

Le deuxième scénario : Maintien pragmatique des relations

Le deuxième scénario, dans lequel le Qatar et la Russie maintiennent un niveau normal de contact et des relations bilatérales saines, serait une issue plus positive pour les deux États, étant donné la manière dont ils sont tous deux diplomatiquement engagés dans la région. Le commerce et les investissements bilatéraux rendent la situation plus agréable. La Qatar Investment Authority détient des parts du géant pétrolier russe Rosneft, contrôlé par l’État, une participation de 500 millions de dollars dans la banque VTB et une participation de 25 % dans l’aéroport Pulkovo de Saint-Pétersbourg. Jusqu’à présent, la QIA a conservé ces actifs. Si le Qatar a conservé ses investissements, c’est pour éviter toute perception de partialité. Comme le suggère le Dr Kozhanov, “Doha ne souhaite pas utiliser ses ressources économiques comme moyen d’influence politique ou de coercition. Cela pourrait nuire à son principe de rester une puissance neutre, prête à jouer un rôle de médiateur dans les conflits internationaux, mais pas à créer des coalitions contre qui que ce soit.” Bien que ses actions jusqu’à présent suggèrent que Doha a commencé à prendre une position explicite concernant le conflit, le désir du Qatar de rester un acteur diplomatique clé est puissant.  Comme l’explique le professeur Mehran Kamrava dans son livre de 2013, Qatar : Small State, Big Politics, la politique étrangère du Qatar tend à se prémunir contre une dépendance excessive à l’égard d’une seule puissance. En d’autres termes, le Qatar aime être l’ami de tout le monde, dans la mesure du possible. Dans le cadre de cette stratégie, le Qatar a développé des liens politiques avec les États-Unis, l’Iran, les Talibans et toute une série d’autres acteurs étatiques et non étatiques. Il serait donc conforme au comportement habituel du Qatar de maintenir le contact avec la Russie, même pendant cette période litigieuse.

Les relations entre le Qatar et la Russie reposent sur des bases fragiles. Deux grandes options s’offrent aux deux parties : elles peuvent dégrader leurs relations bilatérales à la suite de la guerre en Ukraine ou maintenir des liens diplomatiques. Dans ce dernier cas, le Qatar pourrait afficher un air d’impartialité à l’égard du conflit. Le premier cas n’aurait pas de précédent historique pour la Russie post-soviétique. Le déclassement des relations avec le Qatar suggérerait une transformation des politiques de la Russie moderne dans la région du Moyen-Orient. Contrairement à l’approche de somme nulle de l’URSS à l’égard des alliés du Moyen-Orient, la Russie moderne a suivi une stratégie “gagnant-gagnant”, équilibrant les relations avec tous les États pour promouvoir ses intérêts fondamentaux dans la région. La Russie moderne entretient des relations avec la Turquie et Israël tout en soutenant le régime d’Al-Assad dans la guerre en Syrie. Moscou a établi de bonnes relations avec les États du CCG, malgré les désaccords géopolitiques entre ces parties. Cette volonté de travailler avec les deux parties s’applique tant au niveau intraétatique que bilatéral. Si la Russie était plus partisane et sélective dans le choix de ses amis, le point de vue du Qatar sur le conflit ukrainien pourrait assombrir son attitude envers Moscou et justifier un refroidissement des relations. Mais ce n’est pas le cas, et les investissements de Doha en Russie – ainsi que sa réputation d’arbitre impartial – rendent peu probable une rupture diplomatique. Le Qatar et la Russie sont donc susceptibles de maintenir des relations bilatérales et de coopérer de manière pragmatique dans la mesure du possible. En effet, le cas du Qatar et de la Russie pourrait illustrer l’évolution future des politiques russes à l’égard des acteurs importants de la région MENA après le conflit ukrainien.

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